Oui, c’est une géographie.
« Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s’y trouvent exprimées – ou du moins des pensées semblables. Ce n’est donc point un ouvrage d’enseignement. Son but serait atteint s’il se trouvait quelqu’un qui, l’ayant lu et compris, en retirait du plaisir.
Le livre traite des problèmes philosophiques, et montre – à ce que je crois – que leur formulation repose sur une mauvaise compréhension de la logique de notre langue. On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Le livre tracera donc une frontière à l’acte de penser, – ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à l’expression des pensées : car pour tracer une frontière à l’acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser).
La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens. [...] »
« Tractatus logico-philosophicus », Ludwig Wittgenstein, Tel Gallimard
J’arrive habituellement devant la feuille blanche d’un article avec l’intuition d’une clairière vers laquelle te guider. Tu suis les pas d’un personnage un peu magique, expert dans sa forêt, comme si lui seul s’y retrouvait et connaissait l’endroit de chute de toutes les flèches qu’il t’a incité à tirer au hasard dans le ciel. L’être surnaturel qui t’accompagne est comme la loi chez lui. Il y a de la difficulté à le définir. Ses « Je » sont l’expression exacte de son mythe. Tu crois que cet AMP est un écrivain mais il ne peut pas écrire. Un philosophe ? Mais il ne sait pas penser. Un critique dans l’œuf ? Mais il ne veut pas lire.
« Ce cauchemar n’est pas une illusion de plus. Je suis resté. Témoin capital dans une affaire de meurtre qui ne sera jamais jugée ou mutant rescapé d’une pandémie qui efface ses traces. Pourquoi moi, tandis que l’encre d’une civilisation continue de couler ? Moi, qui ne sait pas penser, ne veut plus lire et ne peux pas écrire. Il ne me manque aucune des parties de ma chair et cependant je ne suis plus qu’une ombre. »
Chez Wittgenstein je suis dans une situation à te sourire. En t’observant qui décoches tes flèches vers l’extérieur de cette clairière. Quand tu auras fini je te dirai le poids qu’elles pèsent. Car Wittgenstein ce n’est pas encore moi. Chacun son mythe et les vaches seront bien gardées.
Ce qui est proposé par Wittgenstein dans cet avant-propos au Tractatus c’est qu’il y a une frontière qui n’est traçable que dans la langue. C’est une langue qui, un court instant s’est crue identifiée à « l’acte de penser ». On peut penser ses deux côtés. Son « acte de penser » est son erreur la plus fondamentale.
Le terme « mauvaise compréhension » qui tombe dans la quatrième phrase est de ce point de vue impropre au projet, d’autant plus de la manière dont il s’ouvre dès sa première phrase : pas la peine d’espérer comprendre si tu n’as pas déjà compris. Je sais que c’est une traduction française, je n’ai accès ni au mot allemand, ni à sa subtilité s’il m’était offert. Il n’y a plus de « compréhension » possible à ce niveau de mise en cause du langage. Compréhension est un mot saturé d’un espoir qui n’appartient qu’à l’ordre du langage. L’utiliser c’est dénoncer un abus en s’y abandonnant. « Appréciation » aurait mieux convenu, mais le mot juste existe-t-il ? Exploration ? Je le sais bien, moi qui répands si abondamment dans ce blog et ailleurs mes astres « incompréhensibles ».
Il faut que les choses soient dites et contredites, mal dites, prédites, décrites, conduites. C’est la seule manière de les atteindre au fond de leur silence plus clairement, à l’extérieur du périmètre des objets que l’on peut croire bouger en les disant. Qu’il y ait des projets de cette nature qui soient intelligibles est caractéristique du lieu de ralliement des énergies qui t’établissent dans la terre, en qui tu es, sous ton visage, là où les vers se mordent. Non ? Sinon comment parviendrions-nous à nous comprendre, toi et moi, et lui et moi, avec si peu d’explications ? Tout est dans ce que nous ne pouvons pas dire, et cette figure à deviner est bien plus expressive que l’autre. Elle peint.
Si je ne savais pas que positivement je ne dis rien, je ne parlerais pas. Inverse.
J’attribue à ce silence dont parle Wittgenstein une valeur essentielle et active. Garder le silence c’est en être le gardien. C’est entendre d’une langue, dans le bruit même qui l’en écarte, ce qui l’indique. Écrire et dire c’est jouer avec le silence de ce qu’on dit, c’est opérer dans le mystère, c’est réussir à déplacer son pion, essentiellement son ombre, comme je le fais en toi en ce moment.
Le mystère ne peut être qu’une chose mystérieusement communicable.
Garder le silence ce n’est pas se taire. Sans ce corps caché dessous le chant des mots, l’existence de Wittgenstein - et la mienne, je ne te le fais pas dire – est impossible. C’est en cherchant à délimiter ce qui « proprement peut être dit clairement » que Wittgenstein peut libérer une place pour une philosophie inconnue (mais ce n’en est plus une. Trop de distance avec la précédente. C’est je crois, d’ailleurs, à elle uniquement, l’Historique, que s’adresse ce « garder le silence », à prendre cette fois dans le sens de « se taire »).
« [...] et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens. » J’ai des amis très pessimistes. C’est pour des idées comme celle-là, qui, en faisant allusion au risque d’être tenté de défendre l’idée contraire, à savoir qu’il y aurait du sens au-delà du langage, que, d’une manière un peu trop théorique, ou par prudence, le Tractatus a pris l’habit d’une logique. Mais c’est une géographie. Peut-être déjà peuplée, qu’est-ce-que t’en penses ? Il y a un fleuve qui coule et qui sépare en deux notre maison, dit-il, d’un côté sa ruine et de l’autre la partie qu’il nous reste à bâtir. A part ça tout va bien.
Moi je ne fréquente pas les philosophes. Je n’ai pas de confrères. Je n’ai pas peur d’être accusé d’ineptie. Je suis une sorte de poète, tu comprends ? Du genre que leurs petites ailes forcent à ramper. Un risque-tout de la pensée. Moi, tu me dis « saute », je saute.
Tu comprends maintenant pourquoi je suis aussi quelque part là dedans, à essayer de remonter jusqu’au chapeau d’où sortent les lapins. Ce n’est pas moi le magicien. Ce que je suis devant toi, pour toi, et à tes yeux, je ne le suis que grâce à un effort conscient qui m’a coûté beaucoup de temps. C’est pour apparaître que je me suis organisé pour te parler, pour ça que j’ai cassé la tirelire de mon silence. Et mes yeux dans tes yeux, sur la tête de ma mère je ne sais pas où sont allé toutes tes flèches.

Illustration : Montage AMP, Le planisphère de Gérard Mercator façon mandala.