L’ombre qui se regarde, moi

Techniquement, je rencontre souvent la même difficulté et aussi la même solution. Cela dépend d’une petite rotule capable de balancer des mondes à droite, à gauche, devant, au fond, ici, ailleurs. C’est tout l’art des pronoms, personnels, possessifs, relatifs, démonstratifs, indéfinis. Autant dire que leur manœuvre nécessite de savoir à qui appartient quoi et à quoi appartient qui.

Lorsque j’appuie sur le juste bouton, d’un coup d’un seul, le texte le plus impénétrable s’éclaircit. L’ombre de la simplicité se répand dans des veines jusqu’alors emberlificotées. L’ombre qui se regarde, moi.

C’est peut-être juste ça, écrire. Trouver les bons pronoms, trouver leurs places, ou bien creuser le trou que laisse leur absence. La transe c’est résonner des pronoms d’une image au moment où elle se forme, deviner les suivants ; le suivant qui attend, nécessaire, pour l’instant informulable car l’heure de sa matière n’est pas encore venue, mais le savoir. Courir devant ce que l’on est en train d’écrire.  Sentir qu’on n’aura pas besoin d’y revenir pour achever de tout mettre à sa place.

La puissance d’une écriture essentiellement dans sa distribution des rôles et des sorts. Le long d’une topologie articulée sous forme de messages consommables. A travers un discours multi-imaginaire ou une fiction dont l’ampleur des peintures doit illustrer suffisamment le poids des mondes véritables et invisibles qui commandent aux basculements.

« L’univers que je rencontre, son énergie c’est la croyance. La croyance nue, en tout et en rien, irrépressible et aberrante, telle qu’elle, bâtisseuse, en repli sur ses terres, et insolente dans le labyrinthe des désirs et des espoirs où elle s’exprime, jeu de lumière et jeu de sens, c’est toute l’œuvre de ce monde. Pas le choix. C’est ça que je photographie, je crois. L’endroit indécis où cette croyance dont je traverse à pied le paysage s’oppose à sa disparition. Entre les murs face à la mer, à l’ombre de variables inconnues que le soleil éclaire, que la brise mélange, qu’une vague disperse, autour d’un mot sur une porte, là où la pesanteur est arrêtée d’un geste de ma main. »
« Love’s Hou », AMP

Illustration, « Welcome To Paradise » #1, AMP, 2009

La parole est à la défense

L’enquête, finalement, la seule, de tous les genres, de tous les arts, c’est espérer découvrir ce qu’il est possible de dire de ce qu’il est impossible de dire.

Il n’y a qu’un juge gras sans imagination, lecteur, regardeur ou écouteur, sûr de son art, pour se tromper autant dans ce procès et se ranger toujours derrière le même côté des lois.

Ma clé insaisissable n’ouvre rien

Ce que je te dis tu le sais déjà sans le comprendre. Tu tournes même autour continuellement. Les mythes ont des noms si volumineux que ta bouche ne sait pas les exprimer en un seul morceau. Tu as de petites dents pour les déchirer. Et attendre, les yeux fermés, qu’un sang coule.

Généralement le tien.

Tu t’égares lorsque tu crois que ton langage n’est pas un mythe comme les autres. Tu aimerais tant qu’il aille vers une île, avec une clé brillante posée sur la plage, il t’aurait rempli d’un secret pour nager et l’atteindre. Hélas, hélas, c’est en cela que tu es un homme, tu te retrouves au bout de ce chemin parmi les tiens, à la même distance de tout, recommençant sans fin, et parfois même sans espoir, à illustrer l’ampleur des formes qu’exactement le cri qui vous unit est incapable de montrer. La même illusion d’île, la même clé qui n’existe pas, le même sommeil dans la parole. Tu as tourné autour de ton silence. Tout le monde tourne.

Prudents, nous sommes unis sous notre peau de bête.

Ce que tu considères comme ta quête intellectuelle la plus vitale, c’est rapprocher entre-elles une partie des pièces insaisissables d’un puzzle monstrueux en commençant par celles qui te semblent les plus proches de toi. Jamais tu n’arrêtes de jouer.

Qui c’est, celui qui ne joue plus ?

Ce n’est pas l’objet qui est inaccessible, c’est l’outil qui n’est pas conçu pour, jamais assez pointu.

Illustration, montage AMP

Il s’élucide… cide… cide… cide

Je suis en train de me libérer. Élucider la part et le sens de mon propre mythe a entrainé pour ma perception des choses une rotation générale. Ce que je sens vouloir écrire n’a plus tant à construire qu’à refléter ce qui est déjà. Je peux me lancer – est-ce que tu comprends ça ? – dans une peinture sans borne de ma voix, sachant qu’elle n’est qu’un mythe qui en questionne d’autres. Décrispation. Il n’y a plus de conflit intellectuel. L’écriture redevient cette belle talentueusement menée, en toute arrière pensée, de la rue au lit de mes « toujours« .

Et l’innocence aussi d’admettre qu’après le temps d’une carrière parmi les hommes celui d’incarner son propre mythe obéit aux mêmes lois d’une survie. Égocentrisme, narcissisme, hypertrophie du moi, ne sont dans ce rapport que les épouvantails du mythe que chacun, sur soi et sur les autres, nourrit. Je sais déjà que je ne suis que cette voix, la mienne, qui m’a depuis longtemps découragé de me croire totalement – quel mythe ! – en elle. C’est par sa bouche qu’est ma place dans ta communauté à côté de celle de ton garagiste. Son génie c’est ma modestie.

Il n’y a pas de chaîne intellectuelle, ni vers le haut, ni vers le bas.

Aujourd’hui je sais qui polluera le vieux miroir de ta folie.

L’usine noire du blanc qui me grignote

Là je crois que je tente de répondre à une attente qui m’a été quelque fois formulée lorsque je me laisse aller, avec certaines personnes, à quelques confidences concernant quelques expériences qui m’ont passablement transformé en qui j’erre à ce jour.
En discutant j’essaie de m’expliquer avec les mains et on me demande de l’écrire. Est-ce que j’ai déjà essayé ? Oui, toujours à l’occasion d’une correspondance et le résultat ne m’a jamais bien ébloui. Je suis dans le pétrin avec ça. Chacune des étapes de ce chemin me semble si complète que lorsque je me penche sur ce que je voudrais en dire et la façon dont je pourrais le dire je ressens violemment le blanc qui les grignote de l’intérieur.

C’est en souhaitant récrire aujourd’hui la page « A propos » de ce site que je me suis embarqué dans un nouvel exercice de composition sur les épisodes légendaires de ma composition. Ni pire ni meilleur que les autres. Je ne comprends pas bien de quelle intention toutes ces mignonnes explications procèdent. D’ailleurs, je m’en méfie  beaucoup. Je veux qu’on m’aime, tu crois ?

Alors voilà le truc, et l’âne, et l’affaire qui va avec. Texte que tu retrouveras de façon permanente – aussi longtemps que je le supporterai – dans la page « A propos » de mon blog.

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Bonjour,

Je me trouve un peu sec pour te livrer comme ça des infos qui te permettraient de savoir, finalement, qui te parle dans ce blog. J’ai l’impression de m’étaler déjà suffisamment en maintes variations qui au résultat me dessinent mieux que ne le feraient tout autre élément biographique ou anecdotique. Je suis davantage la personne que tu peux rencontrer dans mes articles que celle qui s’approche ici pour, au final, risquer de ne rien dire.

C’est à dire que si je devais « réellement » te dire d’où je viens, ce que j’ai fait de ma vie jusqu’à présent, pourquoi j’en suis arrivé là, vers où je crois aller et qu’est-ce que je vis en ce moment, j’ai peur de devenir très vite incompréhensible.

Je ne vais pas t’infliger ça. Il y a dans ma vie une très longue période d’incubation que je ne peux pas t’expliquer en deux claquements de doigts. C’est à cause de la poésie. Une salope que j’ai rencontrée à 16 ans et qui m’a laissé comme mort à 20. Je me suis retrouvé dans la situation de tout reprendre à zéro. Ça tombait bien, je me serais trouvé très bête d’être quelqu’un. Ce n’est pas un âge où on a raison d’aller méthodiquement où que ce soit. Je ne sais pas comment tu as fait toi.

Arrêter d’écrire. Peu m’importait d’être socialement qui que ce soit. Putain, j’avais raison. C’était de temps et d’invisibilité dont j’étais affamé. On peut se débattre, il n’y a aucune prise en soi pour être à soi. Ça vient quand on ne se perd pas.

Finalement, est-ce que je peux te dire un mot sur l’illumination qui a déterminé ce premier grand carnage, à cette époque où j’espérais pouvoir écrire ? Je prends le risque de te perdre.  Illumination n’est pas un mot dont je raffole. Je préfère parler d’une anormalité de la lucidité.

Tu n’as pas encore 20 ans. Plus tu écris et plus tu désespères. Les véritables conditions d’un poème important sont tellement difficiles à réunir. Les voix qu’il te faut habiter et rendre sont si sacrificielles lorsque tu t’obliges à ce que, pour toi-même, entre l’entrée et la sortie du poème que tu écris, tu ne sois plus le même, que tu fréquentes des  forces qui te reculent dans ta nuit. Parce que je voulais créer des voix uniques à chaque fois, mon projet était inhumain. Il était fou. Gigantesque comme une montagne de pépites d’or. Ceci pour que tu imagines l’investissement. Mais parce que tu as de la chance, un jour tu comprends que tu dois tout abandonner en n’importe quel état. Tu regardes enfin le rêve de ton œuvre qui s’éteint, incompréhensible comme le cri d’un animal inachevé. Parce que tu es capable de la voir, cette « œuvre », tu fais la part entre ce que tu lui dois et ce qu’elle n’est pas. C’est un échec autant qu’une réalisation, et cela en si peu de paroles biscornues à offrir que « jamais jamais » personne d’autre que toi n’aura accès au parfum de cette « fleur coriace ». Illisible. Il va falloir maintenant que tu souffres un peu trop.

Dans quelle mesure les énergies que tu déploies dans l’illusion de te construire ont-elles un sort que tu peux croire maîtriser ?

Est-ce que je continue ? Parce que ça va devenir de moins en moins facile à lire et à écrire.
Presque un an a passé. C’est à dire que tu as presque 20 ans, une étrange journée de printemps. Tu es froid comme un mort, mais le fond de ta gorge écarlate de cris qui ne sortent jamais. Tu es une ruine vive. Depuis plusieurs jours tu écoutes un bruit très lent très irisé. Tu voulais que sa source approche. Aujourd’hui tu sens qu’elle arrive et tu l’espères. Tu es prêt. Ce dont tu as le moins peur c’est de te renouveler. Il ne peut rien t’arriver de meilleur qu’un tremblement de terre. Ta chambre est sombre. Tu as besoin de sortir au soleil.

Je ne sais pas qui tu es. Je ne peux pas dire ce que tu fais tout seul dans ce chemin public, tu es transparent.  Tu regardes quelques abeilles. Tu es en train de contempler la dose que tu es. Mais au fond tu es révolté. Bien que le point des choses soit en train de danser lumineusement en toi, tu sens le goût amer de n’être qu’un jouet qu’on a tué pour l’enfermer dans une resplendissance sans partage. Encore une fois, combien de fois encore ? Tu pourrais presque rire de cette ironie. Alors oui, c’est le moment de commettre un acte supplémentaire. Un acte barbare. Il faut que tu en profites, là où tu es, comme tu es, et maintenant. Tu es dans le regard des mots, mais tu sens qu’il y a quelque chose qu’ils ne te montrent pas. C’est un rapport d’autorité peut-être. Alors il faut que tu tentes de leur reprendre ce qu’ils t’ont dérobé. Si c’est à toi ils ne vont pas pouvoir te résister. Parce que les idées germent, murissent, et tombent à la vitesse des vents, les mots, et davantage les noms, pourrissent. A ce moment, parce que tu es celui qui voit, parce que tu es l’homme le plus seul, tu peux casser la porte du langage. Maintenant, tu es une bête libérée dans l’imagination. S’il y a de nouveaux noms ce sont les outils de ta liberté. Ils ont la forme, le temps, l’espace, le poids, la couleur ou le soupçon, l’insouciance, l’absence, le sang que tu leur donnes la liberté d’avoir. Tu ne crée pas davantage que ton besoin d’exploration le nécessite, besoin dans lequel aussi, sous une forme qui représente celle de ton acte tu apparais, tu regardes et compares, tu n’es pas nul dans cette opération. En toi tu ne prononces rien, tu tiens.  Comment vas-tu sortir ton mot ?

Tu m’as écouté, je ne sais pas si tu m’as suivi. Et même si, que vas-tu faire de ça ? Croire ? Et moi retomber dans ce blog à dire que je vais détourner l’avion de la Littérature ? Écrire ? Menaces, menaces.

Tout sera commencé quand, comme un outil rabougri, je coulerai dans ses muscles bleuis ;
quand je respirerai la gorgée de son parfum mortel.
©AMP, 1985


A part ça tout va bien

Oui, c’est une géographie.

« Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s’y trouvent exprimées – ou du moins des pensées semblables. Ce n’est donc point un ouvrage d’enseignement. Son but serait atteint s’il se trouvait quelqu’un qui, l’ayant lu et compris, en retirait du plaisir.
Le livre traite des problèmes philosophiques, et montre – à ce que je crois – que leur formulation repose sur une mauvaise compréhension de la logique de notre langue. On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Le livre tracera donc une frontière à l’acte de penser, – ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à l’expression des pensées : car pour tracer une frontière à l’acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser).
La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens. [...] »
« Tractatus logico-philosophicus », Ludwig Wittgenstein, Tel Gallimard

J’arrive habituellement devant la feuille blanche d’un article avec l’intuition d’une clairière vers laquelle te guider. Tu suis les pas d’un personnage un peu magique, expert dans sa forêt, comme si lui seul s’y retrouvait et connaissait l’endroit de chute de toutes les flèches qu’il t’a incité à tirer au hasard dans le ciel. L’être surnaturel qui t’accompagne est comme la loi chez lui. Il y a de la difficulté à le définir. Ses « Je » sont l’expression exacte de son mythe. Tu crois que cet AMP est un écrivain mais il ne peut pas écrire. Un philosophe ? Mais il ne sait pas penser. Un critique dans l’œuf ? Mais il ne veut pas lire.

« Ce cauchemar n’est pas une illusion de plus. Je suis resté. Témoin capital dans une affaire de meurtre qui ne sera jamais jugée ou mutant rescapé d’une pandémie qui efface ses traces. Pourquoi moi, tandis que l’encre d’une civili­sation continue de couler ? Moi, qui ne sait pas penser, ne veut plus lire et ne peux pas écrire. Il ne me manque aucune des parties de ma chair et cependant je ne suis plus qu’une ombre. »

Chez Wittgenstein je suis dans une situation à te sourire. En t’observant qui décoches tes flèches vers l’extérieur de cette clairière. Quand tu auras fini je te dirai le poids qu’elles pèsent. Car Wittgenstein ce n’est pas encore moi. Chacun son mythe et les vaches seront bien gardées.

Ce qui est proposé par Wittgenstein dans cet avant-propos au Tractatus c’est qu’il y a une frontière qui n’est traçable que dans la langue. C’est une langue qui, un court instant s’est crue identifiée à « l’acte de penser ». On peut penser ses deux côtés. Son « acte de penser » est son erreur la plus fondamentale.

Le terme « mauvaise compréhension » qui tombe dans la quatrième phrase est de ce point de vue impropre au projet, d’autant plus de la manière dont il s’ouvre dès sa première phrase : pas la peine d’espérer comprendre si tu n’as pas déjà compris. Je sais que c’est une traduction française, je n’ai accès ni au mot allemand, ni à sa subtilité s’il m’était offert. Il n’y a plus de « compréhension » possible à ce niveau de mise en cause du langage. Compréhension est un mot saturé d’un espoir qui n’appartient qu’à l’ordre du langage. L’utiliser c’est dénoncer un abus en s’y abandonnant. « Appréciation » aurait mieux convenu, mais le mot juste existe-t-il ? Exploration ? Je le sais bien, moi qui répands si abondamment dans ce blog et ailleurs mes astres « incompréhensibles ».

Il faut que les choses soient dites et contredites, mal dites, prédites, décrites, conduites. C’est la seule manière de les atteindre au fond de leur silence plus clairement, à l’extérieur du périmètre des objets que l’on peut croire bouger en les disant. Qu’il y ait des projets de cette nature qui soient intelligibles est caractéristique du lieu de ralliement des énergies qui t’établissent dans la terre, en qui tu es, sous ton visage, là où les vers se mordent. Non ? Sinon comment parviendrions-nous à nous comprendre, toi et moi, et lui et moi, avec si peu d’explications ? Tout est dans ce que nous ne pouvons pas dire, et cette figure à deviner est bien plus expressive que l’autre. Elle peint.

Si je ne savais pas que positivement je ne dis rien, je ne parlerais pas. Inverse.

J’attribue à ce silence dont parle Wittgenstein une valeur essentielle et active. Garder le silence c’est en être le gardien. C’est entendre d’une langue, dans le bruit même qui l’en écarte, ce qui l’indique. Écrire et dire c’est jouer avec le silence de ce qu’on dit, c’est opérer dans le mystère, c’est réussir à déplacer son pion, essentiellement son ombre, comme je le fais en toi en ce moment.

Le mystère ne peut être qu’une chose mystérieusement communicable.

Garder le silence ce n’est pas se taire. Sans ce corps caché dessous le chant des mots, l’existence de Wittgenstein - et la mienne, je ne te le fais pas dire – est impossible. C’est en cherchant à délimiter ce qui « proprement peut être dit clairement » que Wittgenstein peut libérer une place pour une philosophie inconnue (mais ce n’en est plus une. Trop de distance avec la précédente. C’est je crois, d’ailleurs, à elle uniquement, l’Historique, que s’adresse ce « garder le silence », à prendre cette fois dans le sens de « se taire »).

« [...] et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens. » J’ai des amis très pessimistes. C’est pour des idées comme celle-là, qui, en faisant allusion au risque d’être tenté de défendre l’idée contraire, à savoir qu’il y aurait du sens au-delà du langage, que, d’une manière un peu trop théorique, ou par prudence, le Tractatus a pris l’habit d’une logique. Mais c’est une géographie. Peut-être déjà peuplée, qu’est-ce-que t’en penses ? Il y a un fleuve qui coule et qui sépare en deux notre maison, dit-il, d’un côté sa ruine et de l’autre la partie qu’il nous reste à bâtir. A part ça tout va bien.

Moi je ne fréquente pas les philosophes. Je n’ai pas de confrères. Je n’ai pas peur d’être accusé d’ineptie. Je suis une sorte de poète, tu comprends ? Du genre que leurs petites ailes forcent à ramper. Un risque-tout de la pensée. Moi, tu me dis « saute », je saute.

Tu comprends maintenant pourquoi je suis aussi quelque part là dedans, à essayer de remonter jusqu’au chapeau d’où sortent les lapins. Ce n’est pas moi le magicien. Ce que je suis devant toi, pour toi, et à tes yeux, je ne le suis que grâce à un effort conscient qui m’a coûté beaucoup de temps. C’est pour apparaître que je me suis organisé pour te parler, pour ça que j’ai cassé la tirelire de mon silence. Et mes yeux dans tes yeux, sur la tête de ma mère je ne sais pas où sont allé toutes tes flèches.

Illustration : Montage AMP, Le planisphère de Gérard Mercator façon mandala.

Au large de tes idées faites

Sur une scène plusieurs « inconscients » sont en relation. Longtemps celui de l’auteur a fait l’intensité des personnages, très naïvement, et à travers eux le spectateur y subjuguait le sien. Théâtre à une porte et une fenêtre, une dimension. Une conception qui a fait son temps – je ne prétends pas dire quelque chose de nouveau avec ça. Patati patata, aujourd’hui c’est dans sa totalité que le théâtre se conçoit. Pareil, pas de prétention, c’est même stupide de le dire. En plus, à toi – Mais la voie à suivre n’est pas non plus celle qui offre à l’auteur un espace libre, que trop souvent il ne sait pas apprivoiser, pour le délire du sien, d’inconscient. Ni celle qui inciterait les troupes à se passer d’une écriture dans l’illusion que toutes les anomalies se valent.

Quant à la politique, celle à laquelle tu penses, elle n’a pas sa place sur les planches. Le théâtre est déjà politique, autant que la poésie, pas la peine d’en rajouter sottement. Cette politique est celle de toutes les œuvres d’art, obscure encore, à l’état de semence, c’est celle qui rêve d’abolir le langage et son drame afin qu’advienne un jour une communauté de la conscience et de la lucidité, comme au-delà des âges de l’Histoire. It’s a question of time. Celle à laquelle tu penses est davantage le produit d’une tradition mal comprise, restreinte à son militantisme aveugle sur l’essentiel. Si tu veux transformer le monde entend le sort de ses langages. C’est la poésie ton arme, et elle ne va jamais nulle part.

Tu n’as pas le choix, c’est encore le langage ton problème. Au théâtre comme partout. Tu en reviens à une lutte si difficile qu’elle ne peut s’ouvrir à son sens que dans la tête d’un seul homme ou d’une seule femme, sa vie en échange. Là il y a un auteur qui porte une vision. Il peut toujours s’égarer mais il a compris quelque chose.

Je dis que ce qu’il a compris, quand il défriche tout jusqu’au bout, c’est la nature du langage. S’il y a un message il est envers les mots et pour un monde.

Ceci veut dire que le théâtre aussi sait où il va. Il n’y a pas de véritable errance, il y a une orientation et c’est l’auteur qui en est le garant tant qu’il ne sombre pas, par réaction d’effroi face à l’étendu des conséquences que recèle ce qu’il a pourtant su pressentir en poésie, dans une sorte de sacralisation du potentiel des mots. Sombrer, c’est à dire dans le pot avec lequel on pérennise l’idée d’une littérature.

La vérité c’est que les mots n’existent pas. Ce sont toujours des singes que nous nourrissons. Ils sont pourtant les maîtres de ce monde.

« - F : Je te préviens c’est la dernière fois que je fais le singe. Je chie mon message et je m’essuie dans son papier, ensuite on ne se connaît plus toi et moi, je m’envole, je disparais, je suis l’air. Donne-moi ça ! (Bruit de papier. Un temps. Mal assuré. Calmement, déchiffre avec difficulté, sans ton. Un vrai sabotage) Oh ! ou-i. Oh ! Oui. C’est bon. Encore. Vas-y. »
« Fabrication », théâtre,  © AMP, 2009

Plusieurs « inconscients » sont en relation. Tu le remarqueras, je ne sais pas ce que je dis. Rien sûrement. C’est pour te faire comprendre qu’il y a de l’impalpable qui se réunit au large de tes idées faites. S’il existe une écriture théâtrale c’est une écriture qui a l’ambition de participer à la place qui est la sienne à la construction d’un point de vérité au centre de toutes les tensions, à l’équilibre de tous les ingrédients. Une écriture qui parle à la totalité d’un comédien, à la totalité d’un spectateur, à la totalité d’une heure, et à celle d’un lieu. C’est du langage qu’elle parle.

Images, © AMP, 2011

L’épingle désastreuse de ma dagyde

Je suis malheureusement trop sensible à l’œuvre du temps. Je ne me lasse jamais, au moindre indice d’un rayonnement fragile posé sur mon chemin, de remuer l’épingle désastreuse de ma dagyde, plantée, depuis que je sais que j’existe, dans mon cœur. Comme toi. La vie est si prodigieusement courte, tout est si vulnérable qu’il y a en permanence deux photographies qui croulent dans le néant en s’échangeant leur noir. Même sans souffrance, surtout sans souffrance, quand le moment n’est que ce qu’il parait, banalement enchanté par le plaisir d’être vivant, je sais retrouver parmi les ingrédients d’une seconde celui qui rêve de l’en écarter des autres et qui m’allonge détruit dans le miroir de ma grave insouciance. Un objet qui n’existe plus, presque à portée sur une table de chevet.

Alors, pourquoi, cette fois-là, le crime n’a-t-il pas complètement fonctionné ?

Comme j’aime le faire depuis quelques mois, je chine dans les marchés aux puces et autres vide-greniers à la recherche de pendentifs dont je décore les murs de mon appartement. J’en trouve à chaque fois au moins trois de bonne qualité avec juste la fantaisie qu’il faut. Étrange que ce soient toujours les pendentifs du même jour qui s’accordent ensemble, une évidence quand je les cloue ensuite sur le mur, comme les galets brillants d’une mer éloignée dont ils auraient, dès qu’ils basculent inséparables, à trois, par les calculs d’une sombre astronomie, l’énigme de la position… alors que sur le seul critère de la qualité, définitivement, des quelques talismans égarés d’un bout à l’autre du hall d’exposition, sous l’amoncellement du rien, que trois.

Et là, sur le tréteau d’un exposant, une photographie bleutée.

Une jeune Bigoudène pimpante plus que radieuse, en habit folklorique, avec sa coiffe, devant des navires flous, dans un cadre piqué, posant assise, noyée dans ce bleu d’aquarium que l’air à respirer n’a pas mais qu’il acquiert dans une photographie lorsque s’agrège seconde après seconde la masse du trou noir qui doit nous installer, moi aujourd’hui, elle là-bas, dans ses années 50, autour du même gouffre. Elle est certainement jolie mais les goûts changent. Elle sourit, j’attends l’horreur. Quelle tête as-tu maintenant, si encore tu en as une ? La même que j’aurai. Je sens prête à se dérouler la procédure sauvage lorsque brusquement non. Peut-être ai-je touché le socle de tout mon vertige. Après au moins trente ans de chute dans mon propre oubli.

Cette fois-là je nous restaure, elle et moi. Je vois, je ne sais pas pourquoi, que nous vivons l’éternité qui nous convient pour être ce que nous pouvons être. Cette éternité, je ne me sens plus le droit de la lui ôter à elle, cette femme, autant qu’à moi, ni même le droit de croire que nous nous l’échangerions par une acrobatie mentale qui m’a depuis longtemps si singulièrement fait perdre mon acide par les yeux. Qu’importe s’il y a toujours la preuve de deux gigantesques présents qui pendent déchirés chacun dans l’autre inaccessible. Comment puis-je ressentir que je n’ai plus besoin de mourir à nouveau ? Que c’est assez, pour elle, pour moi. Je la regarde dans l’image et je la reconstruis, sa vitalité, son corps, sa tête et ses raccordements au monde, hors toute culture, son sexe, ce qu’elle sentait dedans, son existence et sa totalité. Je ne peux plus la juger, l’exécuter, elle se sera jugée, elle aura fait ce qu’elle aura pu faire d’elle-même, il y a le temps qu’il faut.

« [...] En ce qui concerne les durées, une vie humaine est presque aussi longue que celle de l’Univers ! On parle souvent du caractère éphémère de l’existence humaine mais celle-ci n’a rien d’éphémère ; nous vivons presque aussi longtemps que l’Univers lui-même a vécu jusqu’à présent ! Évidemment, on ne regarde ici les choses qu’au travers d’une « échelle logarithmique », mais cette manière de voir est la plus naturelle quand on a affaire à des rapports de grandeur énormes. Pour le dire encore autrement, le nombre de vies humaines qu’il faudrait pour atteindre l’âge de l’Univers est très, très inférieur au nombre de temps de Plank, ou même au nombre de durées de vie des particules les plus brèves qu’il faut pour constituer le temps d’une vie humaine. Ainsi, nous sommes réellement des structures très stables dans l’Univers. »
Roger Penrose, « Les deux infinis et l’esprit humain », Champs Flammarion

Temps de Plank : 10-43 seconde : la plus petite échelle de temps qui ait une signification physique.

Mais tu sais aussi ce que je pense de la science pour en avoir déjà parlé quelque part dans ce blog. J’ai dû citer Merleau-Ponty, certainement : « La science manipule les choses et renonce à les habiter. »


Illustrations, © AMP

Monstres & Cie

Adolescent, je me souviens avoir lu avec émerveillement Bachelard. Ou bien on me l’a raconté. Tout le monde l’a lu. L’air, la terre, l’eau et le feu, en collection Livre de poche, rayon dépucelage psychanalytique. Je suis en train de relire – ou lire, je ne sais plus – « L’eau et les rêves » en me demandant comment est-ce que j’ai pu me livrer, il y a mille ans environ, à un tel frotti-frotta avec ce cher Gaston dont le style aujourd’hui me persécute à chaque coin de paragraphe. Je suis dans l’angoissante situation du gars qui se demande s’il arrivera jusqu’au bout à repousser les assauts d’un dromadaire qui veut lui rouler des galoches. Je redécouvre – ou découvre, merde à la fin – cette poésie argumenteuse, argumentateuse, trop profuse pour être honnête et qu’on finit par soupçonner d’avoir contaminé de sa salive la marche sereine des idées.

Bon, ben c’est pas ça le sujet de cet article.

J’étais en train de lire un passage au sujet de Narcisse, lorsque tout à coup je me suis arrêté sur une phrase de Joachim Gasquet , cité par Bachelard : « Le monde est un immense Narcisse en train de se penser« . Comprends-tu bien – compte tenu de tout ce dont je prends soin de te menacer avec ce blog depuis quatre ans, tu reliras -  pourquoi cette phrase produit sur moi d’intéressantes étincelles ? Le Narcisse cosmique dont il est maintenant question n’a plus uniquement comme foyer de sa malédiction sa propre beauté jalouse, le monde entier tombe et se paralyse dans le même miroir. Ce Narcisse est-il encore seulement beau ? La beauté semble ne plus être à présent une énergie pertinente. Il n’a que la qualité d’être et celle d’être visible. Ses regards s’épuisent dans ce piège immobile, fascinés d’y trouver pour toujours un langage connu. Apocalyptique.

Ce qui est également intéressant c’est qu’en personnifiant de cette manière l’allure de ce problème – un mythe, Narcisse – on le contourne, on le peint, on le délimite, et au final, même si l’image, à cause de ses connotations, est en grande partie fausse, on dit, d’un trait, que ce problème on peut l’objectiver.

Désolé, c’est pas encore fini.

Je rêvais à ce Narcisse lorsque j’aperçus Ophélie descendre calmement les eaux. Je ne comprends pas pourquoi ce petit singe glacé fait quelque fois irruption dans mon imagination. La première fois c’était sur le papier, il y a environ vingt ans. Le moins que je puisse dire c’est que je n’ai jamais été spécialement porté à la réutilisation d’images typiquement poétiques. Ce fut sans préméditation, un grand paf ! et Ophélie se tenait là sur ma feuille, quasiment à poil, comme ça :

[...]Je prête à toutes les visions la pieuvre de mon sang. Énorme lutte où le secours ne viendra pas. Devant la face de son Dieu, sans jours, sans nuits, comme une vierge morte qui dérive… ou pire.

Cette fois-ci Ophélie semble vouloir répondre à ce Narcisse cosmique. Elle a l’air de lui dire « voici ce qu’il faut qu’il t’arrive si tu ne veux pas mourir« . A lui, Narcisse, si vivant mais trop exclusivement vibrant, Ophélie, la morte, la coque de trop de désirs, lui offre sa solution. Elle est Narcisse mort mais aussi Narcisse ailleurs, métamorphosé et invisible. Elle est si abstraite qu’elle abandonne sa beauté dans l’eau où elle navigue, seule à ne pas s’admirer. Ophélie est le dernier monstre d’un Narcisse ouvrant la porte de la nuit.

Illustration © Fernando Vázquez

Dormir atroce

Je suis entré presque par hasard dans une discussion sympathique ouverte sur le blog lesoufflenumerique formulée « Pourquoi les auteurs écrivent ?« . Participer ainsi à une telle discussion m’a ramené vers le milieu des années 2000, période durant laquelle les forums littéraires étaient davantage à la mode qu’aujourd’hui, les blogs et autres revues en ligne les ayant plus ou moins remplacés. Ma spécialité dans ces forums était de me faire « shooter« , une tendance à tordre les sujets de discussion qui me valait presque systématiquement – dès qu’on comprenait quel drôle j’étais – le bannissement. Me suis vengé depuis…

« Ce qui m’étonne finalement – et notre petite discussion ici en est l’illustration – c’est la catégorie des petits “moteurs” auxquels on considère habituellement qu’un écrivain doit nécessairement avoir recours pour nourrir son activité, et continuer à produire qui il faudrait qu’il soit. Motivations sociales et/ou psychologique qui font figures de leurres et de prétextes. Comme si l’écriture n’allait jamais nulle part et n’était qu’un jeu entre soi et les autres, et le monde. Tous à égalité dans le silence général.

Qui croira qu’on peut avoir pensé son expérience au monde au point d’avoir un message à porter ? Pourquoi ne prêtez-vous pas à l’artiste une vision révolutionnaire telle qu’il n’a plus d’autre choix qu’essayer de lui frayer un chemin vers son possible déploiement ? Au final, le bénéfice d’une œuvre qui avance en dépit de toutes les interprétations rabâcheuses et accessoires dont ceux qui n’ont pas l’imagination qu’il faudrait pour la comprendre la parent. Que faites-vous de la démarche exactement intellectuelle ? Et quand je dis “intellectuelle” je veux dire plus, bien entendu, c’est la somme lucide de l’expérience d’être vivant ici dans ce monde là. Position réfléchie face au langage et à l’immense problème de la communication.
Vous acceptez que tous les jours des scientifiques et des ingénieurs changent votre monde, quelles miettes d’intelligence et d’avenir laissez-vous à l’écrivain et au poète ?

Hélène Bessette écrit “Un écrivain est celui qui, par son intelligence, domine le Monde qui l’entoure”. Je pense qu’il y a ce qu’il faut dans cette définition pour susciter tout le désir de communication, fondamentalement notre sujet de discussion.

J’ai parlé de message. Aujourd’hui, le mot “message” fait sourire. On pense avoir enterré depuis longtemps la dernière surprise que l’écriture pourrait vraiment nous réserver. Et puis, peu de gens comprennent la dimension intellectuelle des démarches artistiques qui se sont produites durant leur siècle et les siècles précédents. Entre deux tremblements de terre – pour ceux qui les ressentent -, on s’accommode d’un paysage mort, on discute de phénomènes triviaux entre amis, presque certains de savoir ce qu’est un écrivain, et donc de pouvoir discuter des ambitions qui mènent à cette qualité. Pas surprenant, beaucoup de bons écrivains se prennent eux-mêmes pour des écrivains et c’est tout.
Au fond, le mannequin dans sa vitrine, n’a pas à réfléchir plus loin, ni plus profondément, que ce qu’il offre à voir.

Si l’idée de message – et sa réalité qui est la démolition intellectuelle d’un sommeil – ressemble à une naïveté ou à une vanité c’est parce qu’elle est trop ambitieuse pour la plupart des écrivains eux-mêmes qui peinent à réveiller et animer toutes les conséquences des conceptions qui sortent de leur chapeau magique.
Il n’empêche, le message c’est peut-être justement d’éclairer, par la puissance d’une écriture, les raisons qui œuvrent à cette situation qu’un message tel qu’aujourd’hui on l’attend n’est pas possible. Pas si naïf en définitive.

Parce que rien ni personne n’est “au monde” en n’étant que ce qu’il est, les écrivains ne sont pas des écrivains, la littérature n’est pas la littérature, vous devriez vous convaincre qu’il y a des choses qui se passent mais qui ne se produisent pas dans les termes et n’aspirent pas à l’existence que cette discussion sur l’écrivain et ses motivations suggère.

Pour moi un écrivain (je n’aime pas ce nom) est quelqu’un de placé – souvent malgré lui – au cœur de la problématique géante et faramineuse du langage et du Sens infirme, dérisoire, abruti, défiguré que ce langage prétend pourtant véhiculer honnêtement – d’où l’état du monde. Son problème est intellectuel. Il est là où achoppe l’espace mythique de la communication. Pour être là et grandir là il faut avoir une vision.

Je suis sans doute en train de rédiger une réponse un peu luxueuse à cette discussion sympathique qui ne réclamait pas une telle tartine mais j’avais envie d’en profiter pour rassembler quelques idées et me frotter à cette question souvent posée. Pourquoi écrit-on ? Bon qu’à ça ! disait Beckett. »

Trou

Plus je suis invisible, mieux je suis moi.

L’oeil des chevaux

Le plus merveilleux c’est peut-être le silence. Il y a dans la mise en scène de l’exposition et l’énergie impliquée pour nous éblouir quelque chose qui ne tourne pas rond. Un jouet cassé qu’on nous demande de réussir à réparer aidés de la seule conviction de nos yeux d’enfants. Mais les enfants de notre groupe, eux-mêmes, n’ont pas cette force là et le temps passe. Reste l’hallucination d’y parvenir avec nos yeux d’adulte. Faites un effort Mesdames et Messieurs ! Monsieur Favand vous ouvre généreusement les portes de son livre !

Notre guide, un comédien, prend soin de tout nous expliquer, en nous massant méthodiquement la boîte à bulles. Ses phrases et ses questions ont quelque chose de répété et de paresseusement joué. Nous sommes au centre d’engrenages savants et de machines en bois, dans l’antre où les poupées veulent vivre, ne nous échappons pas, forçons-nous donc, que la magie commence ! Ici c’est comme un temple et toutes les idoles emprisonnées attendent leurs prières. Peut-être aimerions-nous toucher Monsieur Favand de notre vivant ? Nous nous contenterons de son absence ordonnatrice.

Il y a un grand rêve mort dans toutes les salles. Une bête sucrée qui continue de se décomposer même restaurée. C’est comme une fuite dans l’animé d’antan avec ses rires qui n’existent plus. Les mécanismes sont lancés et les manèges démarrés pour la satisfaction de tous. Isabelle et moi nous disons qu’il y a une féérie qui ne fonctionne pas, mal habitée, mal reconnue. J’observe et crois trouver dans l’œil des chevaux comme une réponse, une actualité en butte à ce qui fut et que le machiniste d’aujourd’hui tel le bourreau ne veut pas voir : la détresse, l’épouvante. Et tous murmurent Monsieur Favand !

A la fin de la visite, nous demandons à notre guide la permission de retourner seuls dans la première salle, le théâtre du merveilleux. Il nous y conduit gentiment, une fois disparu le groupe des visiteurs dont nous faisions partie. Nous sommes lâchés presque sans surveillance. Le théâtre repose et dans ce silence, miraculeusement, des présences prennent places. Les œuvres parlent. C’est à nous qu’elles s’adressent, pas aux époques de notre rêve.

Toutes ces créatures colorées appartiennent à des catégories de mythes. Elles dorment dans la terre, guettent dans le ciel, s’éveillent dans le feu, disparaissent dans l’eau. Divinités. Elles sont vivantes uniquement de cette manière et pas au centre reconstruit d’une foire inaccessible dont le naufrage les emporte. Il y a des domaines de mensonges et de risques qui ont vécu et qui appartiennent à une autre histoire, celle des hommes morts. Alors, l’œil des chevaux s’éclaire d’une étincelle qui ne dit plus « mon monde est mort » mais « ma force ne se dompte pas« . C’est une page que Monsieur Favand n’est pas parvenu à écrire. Sa création affreusement nostalgique manque son but, condamnée au silence, c’est un décor somptueux qui n’est pas dénoué.

Quand nous partons notre guide nous demande si nous sommes tous deux « du métier ». Je suis surpris et je baragouine un truc comme quoi nous serions éventuellement écrivains (des forains ?). Il parait que ça se voit sur nos têtes, je regarde celle d’Isabelle, effectivement. Il y a des indices qui ne trompent pas. La grille se referme après nous. Lui ne sort pas. Monsieur Favand va certainement venir caresser ses bêtes.

Visite du « musée des arts forains » en compagnie d’Isabelle Pariente-Butterlin

Illustration : © AMP, 2011

Nuit marine

Ça doit être l’été. Je suis allongé sur une plage, parmi les estivants, en maillot de bain avec ma compagne. Nous sommes sur la côte Bretonne. Je ne vois pas ma compagne, je sens que nous sommes responsables de deux enfants qui se baignent à quelque distance du rivage. Je me lève assez soudainement, nous ne parlons pas, je suis décidé à aller me baigner. Au bord de l’eau je me retrouve avec un masque de plongée, j’ai besoin d’un tuba pour respirer mais je n’en ai pas. Je cueille dans l’eau, à mes pieds, une algue en forme de petit tube d’une dizaine de centimètres, une paille qui a un aspect de légume mou dont je coupe un morceau trop abimé. Je fais un essai, je suis surpris que ma trouvaille me permette de respirer mieux que ne le permettrait un véritable tuba. Je rejoins les enfants qui se baignent. L’un d’eux est mon fils, l’autre est un adolescent du même âge. Je ne vois pas vraiment leurs visages. Nous nous éloignons de la plage. Les enfants batifolent, je suis leur gardien et ma présence vaut permission d’aller vers les eaux plus profondes. Malgré mon équipement je crains de regarder vers le fond. Je le fais un court instant et j’aperçois du carrelage.

La plage est maintenant très éloignée mais nous restons cependant dans le périmètre du bassin. Il y a une digue naturelle. Nous atteignons la limite de la digue, je suis quelques mètres au-delà. Nous jouons, il y a beaucoup de gaité entre nous, nous chahutons gentiment, nos jeu créent des remous et des éclaboussures. La mer me semble très belle, très sombre et très calme. Océanique. Elle est aussi d’une température anormalement chaude et agréable. Je sens que quelque chose touche mon épaule sur la droite, du côté du large, alors que les enfants sont devant moi, plus proches de la plage et plutôt du coté gauche. Je ne m’inquiète pas. Je décide de regarder vers le fond et j’aperçois un instant un poisson argenté qui nage vers les profondeurs. Je doute de son espèce, un bar ou un mulet moins noble. Je distingue tout au fond un épais relief d’algues noires.

Je me retrouve soudain le long de la digue, à une distance plus proche de la plage. A cette distance la digue est une digue artificielle. Je longe la paroi d’une cale, je découvre des étagères immergées chargées de couverts et d’ustensiles de table. Je trouve un beau couteau pointu en argent et une fourchette qui n’a qu’une dent. Tout est bien rangé. Je décide de me servir. Je prends plusieurs couverts. Je m’empare de pics à escargots, des petites fourches qui ont un petit manche bleu. Il y en a d’autres de couleur blanche que je laisse. Je me sers librement et raisonnablement. De l’essentiel de ce qui me manque. Je retourne vers la plage avec mon butin qui tient entièrement dans ma main et forme une sorte de faisceau d’un bon diamètre composé de fins instruments en métal de même longueur.
Avant que j’atteigne la plage et sorte de l’eau, une femme arrive à l’endroit où sont les étagères. Elle est descendue d’un escalier à flanc de la digue. Il s’agit d’une sorte de mégère à l’allure hommasse. Elle s’exclame à la ronde que quelqu’un s’est servi impunément dans ce qui lui appartient, elle parle fort, scandalisée, accuse l’incivilité, les gens sur la plage l’entendent. Je sens que je suis visé par ses cris et que je suis le suspect principal du vol puisque tout le monde peut constater que je viens juste de quitter le lieu où se trouvent les étagères. Je me sens obligé de dire quelque chose au moment où je sors de l’eau. Je mens, je dis que ce n’est pas moi.

Je retourne m’assoir sur le sable près de ma compagne. La femme n’en reste pas là et entreprend de récupérer ce qui lui appartient. Elle arrive sur la plage et me demande poliment si je n’ai pas, par hasard, un ustensile qui lui manque. Je ne sais quoi. Je tiens encore le tout dans ma main que j’ouvre. Nous cherchons ensemble ce qu’elle veut, et puis, sentant qu’il est absurde de jouer à ce jeu et qu’elle doit certainement comprendre que tout ce que je lui montre lui appartient, je lui avoue avec le sourire que je suis son voleur et qu’elle peut tout reprendre.

Apparaît alors une autre femme derrière moi, la  patronne d’un commerce du rivage. Elle est essoufflée, un peu excitée. Elle veut me rendre quelque chose qui m’appartient. Ce qu’elle me montre est une pièce d’un outil de mécanique automobile, un cardan, une douille ou un carré, quelque chose qu’on utilise avec une clé. L’objet daterait d’une époque où j’étais venu à cette même plage, il y a très longtemps, dix ou quinze ans, avec un véhicule en très mauvais état. Selon elle, la voiture était tombée en panne et j’avais entrepris de la réparer sur place. J’avais oublié après moi cet outil. La pièce chromée est sale, brillante mais couverte de graisse noire. Elle est dans son vieil emballage dur en plastique moulé, trop grand pour ses dimensions, et lui même sale et déchiré. Je suis stupéfié que cette femme ait attendu si longtemps mon retour, qu’elle m’ait reconnu et qu’elle ait conservé cet objet si peu personnel pour me le rendre un jour. Je ne me souviens pas de l’épisode. Je suis moins capable qu’elle de savoir ce qui s’est passé il y a si longtemps. Avec effroi je me demande ce que j’ai fait de cette voiture. Peut-être l’ai-je abandonnée sur place. Elle est quelque part, comme une épave dont je dois à présent m’occuper.

Vous êtes ici

Je suis spécialisé dans la découverte de souterrains dont l’exploration me réclame la totalité de mon énergie. Plusieurs projets sur ma table.

Deux théâtres :

« Prenez de quoi écrire« , farce semi-enquêteuse dont la résolution de l’énigme nécessite l’autopsie de la première partie de la pièce à laquelle le spectateur vient d’assister. Une récriture de « Hklejsffgst ?« , roman pourri à l’origine, sous forme d’un théâtre à deux personnages qui s’ignorent métalliquement sur la scène mais dont les mots se croisent  à l’endroit où le spectateur aurait mieux fait de ne pas s’assoir.

Deux romans :

L’ineffable et monstrueux « Nulle part partout« , quête urbaine et tournante de deux vagabonds, Pierrot et X, à la recherche de la source d’une voix que tous les deux entendent, la même, comme celle d’un oiseau qui aurait niché sur une branche commune de leurs nerfs. Pierrot qui est autant saturé de magie, de mythes et de prières, que X est amputé de la plus inaccessible part de lui-même, frères miroirs qui parcourent ensemble le paysage d’un monde détruit et reconstruit au gré des théories merveilleuses de Pierrot qui jamais ne s’annulent.

« Love’s Hou » que je m’attelle aujourd’hui à écrire en priorité, en quelques mois, pour m’exercer à pondre un livre qui ressemble à livre lisible, une tâche nécessaire, concession à la forme, car je me sens pour le moment techniquement incapable d’écrire « Nulle part partout ».

« Love’s Hou » le mythe de Léda revisité. Livre simple je pensais, mais rien n’est simple sous la terre. Lui, photographe amateur, mais qui expose, part chaque année en vacances au soleil, au moins une semaine, un besoin, chercher l’ivresse, jusqu’à l’overdose, d’un autre monde mais sans jamais trouver ce qu’il cherche réellement, la fusion sereine de son être, « un corps chez lui, la tête on ne sait où, un corps ailleurs avec une tête qui n’est pas partie« . Et il n’y a que « là-bas », une ou deux semaines par an, qu’il réussi à prendre des clichés qui à ses yeux ont du sens. Cette relation à la photographie le trouble profondément à tel point qu’il n’est pas loin de penser que c’est le monde lui-même qui tente de lui confier un secret. Un message incompréhensible.  L’histoire du livre se déroule à Rio. Elle, c’est Léda. Pseudonyme certainement. Certainement. Une femme avec qui il entretient sur internet une relation épistolaire, un jeu de séduction dans lequel, croit-il, il a le contrôle. Mais comment Léda peut-elle savoir ce qui se cache dans des clichés qu’il n’a pas même encore commencé à observer ? Comment peut-elle sembler connaître les détails de son séjour à Rio et parler en amont d’un hasard qui n’est plus de ce fait totalement le hasard ? Et qui sont ces nouveaux amis, descendus le même jour que lui à l’hôtel, un couple et deux hommes, ou peut-être deux hommes et deux femmes, finalement ? Les chiens sont-ils à sa poursuite ? Que faut-il donc que ce photographe cesse de voir ? Où mène ce chemin à la lisière du monde sur lequel il s’est engagé pour que se mobilise contre lui une aussi destructrice et terrifiante énergie divine ? Pourquoi les frégates, ces grands et magnifiques oiseaux marins qui pullulent à Rio, font-il si étrangement écho contraire à la métamorphose vicieuse du cygne ? Noirs, découpés à la serpe – mutilés par leur propre bec ? – spectres jamais posés sur l’eau, cygnes acérés, déchiquetés.

« Une semaine, quelque fois deux. Et il n’y a que là-bas que je sais prendre des photos. Je n’ai jamais compris pourquoi. Je ne photographie pourtant que des endroits ordinaires. Des lieux qui existent également chez moi. Où il y a une mer. Ce n’est pas pour me souvenir, mes photos ne disent rien de ma destination. Un ou deux jours de ma semaine, du matin jusqu’au soir, je marche avec mon appareil au poing. Des kilomètres de détours. Des murs, des gens, des gens entre des murs, des plages, des fronts de mer, des rues et des jardins. Surtout des gens. Des inconnus remplissent mes photographies. Je cherche leur présence, et quand elle n’y est pas je prends l’image d’une absence. Une énergie endormie se réveille. C’est l’appareil qui est rapide. Très souvent je le porte sur mon ventre et je déclenche sans viser. Dans une direction. Je ne saurais dire ce que je crois apercevoir à cet instant. Je ne m’interroge pas. C’est comme si j’étais trop loin de mon sujet pour le penser. Je pourrais prendre des photos les yeux fermés, le soir sur l’écran il y aurait une trace plus ou moins évidente de vie. La tête ne sert à rien.

Le hasard, ce serait trop simple. Trop de surprises. Je me dis qu’il y a à chaque seconde une permanente quantité de signes éphémères que je ne sais pas percevoir. Habituellement tout est perdu. Il faut la pause qu’offre la photographie pour le savoir. Observer lentement. Débarrasser l’image de sa nervosité. La croire incomparable jusqu’à découvrir en quoi elle, ou une part d’elle, l’est. Une porte sur un monde qu’on effleure à chaque instant. Et c’est une autre errance que le soir devant tous mes clichés je m’offre, assis, avec cette fois le temps de m’orienter et de cueillir le message de l’invisible. »

« Love’s Hou », AMP, 2011

Image © AMP

Ecriture

Le langage aide à avancer, pas à rencontrer.